Portraits au crépuscule

Non loin de chez moi vivait une femme étrange et terriblement normale à la fois. Son étrangeté venait du fait qu’il était impossible de la photographier en pleine lumière. Alors que vous la voyiez dans l’objectif de votre appareil ou sur votre écran, peu importe la technologie choisie, elle avait disparu de l’image dès la prise de la photo. Il restait à l’endroit où son corps aurait dû déposer son empreinte une tache de lumière éblouissante comme un rayon de soleil pénétrant votre rétine.

Rien pourtant dans l’apparence, le comportement, les paroles de cette femme ne révélait la moindre singularité. Les gens la voyaient comme quelqu’un de gentil, dévoué à sa famille, altruiste, d’humeur égale. Tous la trouvaient donc agréable et de bonne compagnie.

Néanmoins, si vous preniez le temps de questionner ces mêmes gens sur la vie, la personnalité de celle qu’ils appelaient Luce, il n’en ressortait aucune information qui l’aurait distinguée de n’importe quelle femme de son âge et de son milieu.

Voilà pourquoi Luce était terriblement normale et étrange à la fois.

Un jour, un grand photographe est venu passer l’été au village. Il venait pour se reposer d’une vie trépidante qui l’envoyait trop souvent dans les métropoles du monde ou sur les terrains d’opérations humanitaires. C’était la raison officielle de sa présence. Moi je sais qu’il venait surtout pour oublier une femme qu’il avait passionnément aimée.

Il se faisait appeler Raphaël mais personne ne pourrait attester de son identité officielle. Quand on s’en va quelque part pour se guérir la mémoire d’un être qui nous habite encore tout entier, ce peut être propice d’adopter une identité transitoire, entre deux mues. C’est bien de mue dont il s’agissait pour Raphaël. Il devait littéralement changer de peau, cellule après cellule, jusqu’à ce que le moindre centimètre de son corps se soit renouvelé dans l’amnésie totale de cette partie de lui qui avait connu Laila. Mais cette mue n’atteindrait pas les profondeurs dans lesquelles Laila s’était retirée; le cœur de Raphaël échapperait à toute tentative de “damnatio memoriae”, même si beaucoup de temps serait nécessaire avant que l’écrin ne laisse à nouveau voir le diamant qu’il abrite.

Il ne me sera pas donné d’assister à cette opération ultime dans la guérison de Raphaël. Peut-être n’est-il pas possible d’observer ce genre de mystère…

Depuis que sa logeuse lui avait parlé de Luce, Raphaël s’était mis en tête de la photographier. C’était devenu son unique projet; Luce lui apparaissait comme un objet d’expérimentation esthétique. Rigueur et méthode étaient requises. La chambre que louait Raphaël se situait au rez-de-chaussée d’une vieille bâtisse et donnait sur un petit jardin d’agrément fleuri de vivaces et ombragé par une pergola où s’accrochait une glycine. L’endroit était charmant, Raphaël y passait presque tout son temps penché sur ses livres ou perdu dans ses notes. Il avait trouvé chez une voisine la vieille table de jardin, les deux chaises rouillées et le canapé de cuir qui meublaient maintenant la pergola.

Dans sa cuisine, Luce s’affairait pour le dîner des jeunes qui, en vacances, ne se levaient pas avant onze heures. Elle aimait avoir sa matinée pour les petits travaux ménagers et la lecture du journal de la région. Elle avait le temps, pensait-elle, de préparer un gâteau aux carottes gingembre qu’elle amènerait tout à l’heure à ce photographe qui lui avait donné rendez-vous dans l’après-midi. Il faisait très chaud depuis plus d’une semaine. Chaque soir le ciel semblait couver un orage mais retenait avec force et quelques tremblements les pluies qui auraient soulagé la nature assoiffée. Une fois le gâteau au four, Luce s’assit une minute pour reposer ses jambes que la chaleur faisait enfler. Elle aurait pu être préoccupée par ce rendez-vous, mais sa nature échappait aux inquiétudes de ce type. On aurait pu considérer cela comme de la sagesse, la faculté de vivre au présent dans une grande maîtrise de ses pensées et émotions. Ce ne serait pas rendre justice à Luce qui n’était traversée par aucun dialogue intérieur, par aucun tumulte émotionnel. Cet homme charmant avait voulu la rencontrer, elle avait accepté sans retenue, sans curiosité, sans arrière-pensée, gentiment.

Quand Luce se trouva en face de lui, Raphaël eut une contraction imperceptible, son corps tressaillit de l’intérieur comme s’il manquait d’espace, comme si quelque chose s’était formé et faisait barrage au sang et au souffle pour circuler. Tout en invitant Luce à entrer et à prendre place dans le jardin, Raphaël observait ce qui se jouait dans l’instant de cette rencontre. Luce provoquait chez lui des effets physiologiques opposés à ceux qu’il avait connus au contact de Laila. Ce phénomène l’intrigua. Il dut lutter contre ses réticences pour rejoindre son invitée et nouer contact. C’était trop tard pour renoncer, pensa-t-il, alors que l’odeur du gâteau encore tiède excitait déjà ses papilles; il était gourmand, ce qui sauva son projet… Après tout, le cas de Luce méritait bien une gourmandise.

La conversation s’enclencha sur des banalités et elle aurait pu durer une éternité car Luce était une experte en la matière. Quand Raphaël tenta une première approche, Luce sembla esquiver:

 Oh vous savez les gens imaginent toutes sortes de choses… Cette histoire de photos ne tient pas debout! Certains ont les yeux rouges sur les photos de famille, cela ne fait pas d’eux des albinos, n’est-ce pas? La réalité ne doit pas être confondue avec sa représentation ou son reflet. Pensez-vous qu’une photo puisse révéler la vérité d’un être? Je veux dire une vérité qui ne serait pas perceptible au contact de cet être? Ceci dit, j’accepte volontiers de me soumettre à votre expérience.

Raphaël était peu satisfait de cette première rencontre. Il sentait que Luce avait en elle une force de résistance immense; elle ne s’abandonnerait pas facilement et ne se livrerait qu’au compte-goutte. Tant pis! il photographierait au moins cet abandon, comme en témoigne la série de portraits au crépuscule qu’il expose, à l’heure où j’écris, dans une galerie berlinoise.

Ce qui se joua dans la suite des rencontres entre Luce et Raphaël ne m’a pas été rapporté; ce serait mentir que de prétendre pouvoir le raconter. Cependant la fin de l’histoire vous permettra peut-être de combler cette lacune chacun à votre manière, selon vos inclinations. Je vous la livre donc telle quelle.

A soixante ans, Luce était une mère et une grand-mère apparemment épanouie. Elle vivait seule depuis que son mari s’était éclipsé de son univers, et recevait ses petits-enfants durant les grandes vacances d’été. Mais à la fin de cet été-là, les gens l’ont trouvée changée. Après que les enfants sont repartis, elle s’est affaissée d’un coup. Sa vie a commencé à lui peser sur le corps et la vieillesse s’est mise à ravager ses chairs. En trois mois, on a assisté à la chute de Luce en une agonie programmée. Certains ont dit que le photographe avait volé son âme. D’autres ont prétendu que chacune des photos de Raphaël avait retiré à Luce de l’énergie vitale; ce qui revient au même… Les plus malins ont compris qu’il avait fallu jouer des ombres et de la lumière pour cerner la personnalité de Luce. Ceux-ci pensaient qu’elle mourait des assauts de ses propres ombres, aussi féroces que le temps passé à les refouler avait été long. Ils n’étaient pas très étonnés que les derniers mots de Luce aient été pour le photographe:

    Il m’a aimée plus que je ne me suis aimée durant toute ma vie, parce qu’il m’a vue telle que je suis et telle que je ne peux soutenir la pensée.

Quant à Raphaël, il ne revint au village que pour l’enterrement de Luce, puis il disparut à nouveau sur les terres lointaines d’un monde souffrant. Qu’a-t-il appris de son expérience? Que représentent pour lui les portraits au crépuscule?

Laila prétend qu’il sait désormais comment l’amour et la mort se donnent la main lorsqu’ils traversent nos vies. Elle dit aussi qu’il la voit maintenant sans avoir besoin de cadrer son corps dans les limites d’une image. Elle existe dans toutes les dimensions qui échappent à ses appareils et il lui pardonne d’avoir repris cette liberté. C’est ainsi qu’elle m’a parlé hier au vernissage de l’exposition de Raphaël.

 

FT / 10.07.2015