Triste sort

Percé jusques au fond du cœur
D’une atteinte imprévue aussi bien que mortelle,
Misérable vengeur d’une juste querelle.
Et malheureux objet d’une injuste rigueur,
Je demeure immobile, et mon âme abattue
Cède au coup qui me tue.

Corneille, Le Cid

 

Anna et Marcel, mes grands-parents, se marient à Tourves dans le Var, peut-être en 1939…

Quelle déception ! Quelle déception ce matin au réveil ! Toute la nuit, il a travaillé à ses formules alchimiques. A l’aube, exténué de fatigue, il a vu dans l’alambic la transmutation du plomb en or. Mais ce qu’il a réalisé en songe ne s’est que partiellement inscrit dans sa conscience. Ainsi, le chant du coq a dérobé à sa mémoire, ce matin, le secret de la réussite.

C’est avec ce rêve de l’alchimiste et le souvenir de la tirade de Don Rodrigue que Jean-Pierre avait salué, il y a trois ans, ma demande de recueillir son récit de vie. Nous avions ri ensemble à propos du dispositif d’enregistrement, nous revoyant quarante ans plus tôt quand il avait plaisir à capturer les mots et les chants de ses deux fillettes sur les bandes aujourd’hui usées et inaudibles des cassettes.

Il avait souvent commencé ce récit comme on écrirait un roman. Il était né en 40 sous les bombes. En 44, quand les Allemands vaincus et pleins de haine, battaient en retraite après la défaite de Monte Cassino, il avait la coqueluche, caché dans la cave à Brue-Auriac. La Mémé Jeanne appuyait sa main contre sa bouche, pour étouffer la toux. Le moindre bruit et ils risquaient l’envoi d’une grenade. Rien n’explosa dans la maison ce jour-là. Il eut une vie à accomplir et, un jour, des grenades dans son barda.

Ce roman se fissure à l’épreuve des faits. Les bombes ne tombaient pas en décembre 40 dans la zone libre. Elles seront lâchées plus tard par les Alliés, sur Marseille et la Provence, en préparation du débarquement entre Bormes et Saint-Raphaël. Quant aux exactions qui ont suivi la bataille de Monte Cassino, il convient aujourd’hui d’évoquer aussi la destruction de villages italiens, les vols, les assassinats et les viols de masse commis, entre autres, par les goumiers du corps expéditionnaire français. Pour le reste tout est vrai. Et c’est du reste dont Jean-Pierre a parlé quand j’ai lancé l’enregistrement. Nous étions le 20 mars 2017.

Sa maman est décédée. C’était en mars 43 au sanatorium de Hauteville, alors qu’il vivait dans le Var, à Brue, séparé d’elle depuis l’âge de dix-huit mois. Quand elle est morte, il avait deux ans plus deux ou trois mois. Hauteville n’existait pas. A Brue il appelait maman tous ceux qui le prenaient dans leurs bras. Petit à petit, ils lui ont dit qu’il ne fallait pas. Mais il est tombé dans une famille extraordinaire, les Mistre. C’est le nom du second mari de la sœur de son père que tout le monde appelle la Mémé Jeanne. A la table il y a déjà quatre garçons et trois filles et puis maintenant le petit Jean-Pierre, turbulent, qui casse tout lorsqu’il échappe à la surveillance de ses cousines.

Les Mistre sont cultivateurs et viticulteurs, ils se débrouillent, vont pêcher en lac ou en rivière, chasser dans la colline où on trouve aussi le thym et les morilles. Ils troquent les lièvres et lapins qui prolifèrent dans les vignes[1]. Parfois ça ne suffit pas pour les gamins. Avec son cousin Gilbert, Jean-Pierre ira entailler puis lécher les cerisiers pour le goût du sucre sur les lèvres. Puisque les enfants ont faim, ils volent les paysans qui les laissent faire : pêches, melons, pastèques, cerises, poires, pommes, là-bas ça pousse sans problème. Puis l’argent, qui avait disparu des échanges durant la guerre, commence de nouveau à circuler, doucement. Mais ça prendra encore du temps, cinq ou six ans, avant de retrouver une situation normale. Avec le fils du boulanger, Jean-Pierre mènera des opérations spéciales pour dérober du pain et de la confiture à déguster loin des regards. Les communions et les mariages de l’après-guerre offriront d’autres occasions de se remplir l’estomac, ni vu ni connu.

Dans la campagne varoise, Jean-Pierre grandit, se bagarre pour défendre les copains. Il devient fort, peut sauter pour balancer un coup de poing dans les dents à un grand si nécessaire. On lui passe encore la main dans les cheveux pour lui dire qu’on l’aime bien. Mais à l’école il n’apprend rien, ni à lire ni à écrire ni à parler. Son univers affectif ressemble à une couverture piquante mangée par les mites ; des trous que personne ne lui raconte menacent de s’élargir de tout côté. L’enfant reste mutique, comme en attente que quelque chose se passe et donne une direction à cette vie qui coule en lui sans avoir conscience d’elle-même.

Depuis la fin de la guerre, Marcel vient régulièrement le voir. On lui dit que c’est son père. S’en souvient-il ? Il apprend à ne plus l’oublier. Marcel T. avait été mobilisé durant la drôle de guerre ; séparé de son épouse par la maladie, puis veuf, il avait placé son fils chez sa sœur à la campagne ; puis on avait perdu sa trace. On sait par contre qu’il avait été blessé à la cheville par un obus allemand dans le Vercors. Lorsque Jean-Pierre le revoit ce doit être en 46 ou 47. C’est aussi à ce moment-là que l’enfant commence enfin à parler. Il aura des occasions de rencontrer la famille de sa mère, à Aix-en-Provence ou en Corse, dans les montagnes.

Son père est mécanicien de précision. Il avait travaillé à la Manufacture des lampes Zénith à Aix, y avait rencontré Anna Palmieri de six ans sa cadette. La jeune femme était contremaître, elle avait une certaine culture. Ils se sont plu, se sont mariés et, malheureusement, Anna est tombée enceinte. Sur les photos du mariage, célébré à Tourves, on ne distingue qu’une toute petite partie de la famille. Du côté d’Anna, les Corses, dont les fils étaient gendarmes, militaires de carrière, ou préposés, s’opposaient à cette union. Ils méprisaient Marcel. Il y a eu un contrat de mariage.

Mars 1940, ce n’était pas un bon moment pour concevoir un enfant ! Ce nouveau-né qui arrive en décembre dans une France défaite va fatiguer sa mère, alors que tout est déjà si difficile. Il se réveille la nuit et Anna se lève trois, quatre fois, dans un appartement sans chauffage central. Il attrape des otites, des rhumes. Elle est de plus en plus fatiguée. Les Corses disent qu’en se levant à cause du petit elle a pris froid. Ça tourne en broncho-pneumonie. Personne ne parlera de tuberculose, c’est tabou ! C’est contagieux, ça frappe les pauvres gens mal nourris, sales et alcooliques. Le traitement prend beaucoup de temps, les rechutes sont fréquentes, il n’y a pas encore d’antibiotique. Il s’agit d’isoler la malade, de l’envoyer au sanatorium dans le Bugey, en espérant qu’elle s’y refasse une santé. Air frais et meilleure alimentation, après une intervention chirurgicale. Il est question de cette opération dans la première des deux lettres qu’Anna écrit à la Mémé Jeanne et que Jean-Pierre ne lira à son tour que 60 ans plus tard. Il en aura les larmes aux yeux : sa mère « languissait énormément de lui » ; elle lui envoyait « bien des caresses ». Personne ne le lui avait jamais dit !

Anna est morte le 5 mars 43 ; elle aurait eu 29 ans le 10 avril si elle avait pu rentrer à Aix auprès de Marcel et récupérer son « petit chou ». Les Corses ont continué à dire qu’en se levant à cause du petit elle a pris froid, elle est tombée malade et en est morte. Dorénavant ils verront Jean-Pierre comme un vaurien. Combien de fois il les a entendus dire :

– Ta maman est morte à cause de toi !

Ils ont tapé fort et souvent pour planter ce clou dans le cœur de l’enfant, laminé pour le restant de ses jours. Mais il y a eu des épisodes pires que les mots, des vexations, des mesquineries, des rejets, des humiliations. Comme la grand-mère qui détourne le visage au moment où Jean-Pierre veut l’embrasser, qui s’éloigne et rigole, sans un mot. Comme sa marraine Jeannette – l’épouse de Pierre, le frère de sa mère – qui fait des différences quand elle s’en occupe. Il y a deux lits dans la chambre à Aix et beaucoup d’humidité. Le cousin Jeannot se trouve à gauche, Jean-Pierre à droite. La marraine arrive avec une bouillotte, chauffe la couche de son fils, mais pas la sienne. Lui il apprend qu’il mérite de dormir dans des draps glacés. Il se souvient néanmoins que Jeannot était un gentil gamin. N’empêche que sa mère l’a pourri et puis après, elle n’est pas arrivée à le sauver ; à quarante-quatre ans, il est mort d’un cancer de la langue. De cet oncle et de cette marraine, Jean-Pierre tient son double prénom.

Que vit Marcel de son côté ? On ne sait pas grand-chose. Il parle si peu à Jean-Pierre. Celui-ci apprendra plus tard que son père s’est remarié une première fois dans cette période, puis divorcé. Au début des années cinquante, c’est la troisième femme de Marcel qui jouera pleinement pour lui le rôle de la marâtre.

L’enfant a dix ans et la catastrophe survient. Il faut quitter Brue, s’arracher d’une terre, d’un milieu, d’une famille, perdre des amis, se sentir si seul. Il y aurait eu une autre vie à faire, un métier à apprendre, la maçonnerie ou la menuiserie par exemple, car il adorait construire des cabanes. Jean-Pierre se voit en maître charpentier. Mais cette vie rêvée d’artisans est perdue avec Brue et la campagne. C’est une faute que de l’avoir ramené à Aix. Il ne sera ni un manuel ni un intellectuel, puisque son cerveau reste fermé à tout apprentissage scolaire.

Un jour, Marcel lui présente sa femme, Marguerite que l’on appelle Margot. Au début, c’est tout rose, puis la guerre commence. La vie ensemble devient difficile ; elle ne l’aime pas. Elle l’éloigne, surtout durant les vacances. Une fois, il garde les vaches en Lozère, près de Langogne. Quand l’école recommence, il l’apprend par la radio, mais personne ne vient le chercher, il se sent abandonné. Elle aurait voulu s’en débarrasser, mettre de la distance, qu’il aille à l’école là-bas. Ça ne marche pas, son père finit par le reprendre, pourtant Jean-Pierre ne fait pas le poids face à celle qu’il nomme la tante. Il va à la cantine parce qu’elle ne veut pas le voir à midi, mais elle ne lui donne pas l’argent pour payer et on le réprimande. Les gens ne comprennent pas, Margot a un magasin, ses parents devraient avoir les moyens…

Ils habitent à l’étage de ce magasin, entre la Cathédrale et la Mairie. Des tractations y ont cours entre la tante et une dame anglaise très bien mise, tailleur, chignon, impeccable. La tante lui dit :

– Tu vas aller en Angleterre avec cette dame.

Il a dû mettre ses habits de communion, sans le brassard de soie blanche, pour aller se promener avec l’Anglaise qui ne parle que très peu le français. Sur le Cours Mirabeau, elle lui offre des glaces une fois par semaine durant des mois. Elle aurait voulu l’adopter parce que toute sa vie elle a essayé d’avoir des enfants et n’en a pas eus. Jean-Pierre se demande en quoi il était le candidat idéal, une frappe comme lui qui savait tordre le cou aux lapins, aux poules et, à part ça, pas grand-chose. A onze ou douze ans, il s’est montré réticent quand même et l’affaire a mal fini. La tante a été gênée parce que la dame avait payé à l’avance. L’Anglaise n’a pas fait d’histoire, elle pensait revenir, que les choses s’arrangeraient. L’acompte n’a pas été rendu, Margot l’a utilisé pour payer les dettes du magasin. L’enfant avait été vendu pour 50’000 francs, c’est ce qu’il a compris. Et Jean-Pierre ne sait pas pourquoi son père ne disait rien, n’a jamais rien dit.

Rien à propos d’Anna non plus.

Dans ce temps-là, l’enfant posait des questions au sujet de sa mère. Il arrivait qu’il débarque à l’improviste chez sa marraine, au Cours Gambetta, où les draps sont glacés.

– Tu as des lettres que maman t’a laissées ?

– Oui mais ça te regarde pas, y a des choses dessus t’as pas besoin de voir.

Ce souvenir est très présent. Il se revoit dans l’appartement, à épier ici et là, un papier, quelque chose. Aujourd’hui il se dit encore que c’était une bonne piste. Puisqu’il y avait eu contrat de mariage entre ses parents, il a dû être question d’un avoir, puis d’un héritage au décès d’Anna. Pourquoi n’a-t-il jamais rien reçu ? A-t-il été spolié ? A son avis, la marraine s’est servie, ce qui expliquerait son côté rebelle. Plus tard il a eu entre les mains le livret de famille avec l’inscription « mariés sous contrat ». Les Palmieri se sont montrés surpris qu’il connaisse l’existence de cet acte. Mais les deux notaires de l’époque avaient eu le temps de mourir, de remettre leur étude à un tiers qui a refusé tout dialogue. Mauvaise piste finalement.

La vie à Aix passait aussi par l’école. Un chemin difficile, semé d’embûches et de retards. Si bien qu’à quinze ou seize ans Jean-Pierre abandonne tout espoir de décrocher un baccalauréat. Mais c’est un athlète, il court, court, court sans arrêt, s’entraîne, joue au football, jongle et shoote des deux pieds. Parallèlement il rencontre Monsieur Parret, un retraité des chemins de fer, d’une gentillesse extraordinaire, très cultivé. Ce monsieur avait travaillé pour la compagnie Paris-Lyon-Marseille (PLM) avant la création de la SNCF ; c’était un gagne-pain parce qu’il aurait aimé être instituteur. Jean-Pierre va donc devenir son élève contre quelques services et menus travaux. Ensemble, ils étudient la comptabilité, le français avec le vocabulaire, la grammaire, la dramaturgie. Un blocage est levé. Jean-Pierre aime les mots, sa mémoire est excellente ; il apprendra les classiques, fera du théâtre en amateur à la Comédie de Provence. Pour se payer les cours, il travaillera à l’Archevêché où se donnent les spectacles lyriques ; il changera et animera les décors d’opéra. Un autre blocage est levé. Sa vie durant, il sera un brillant autodidacte, même s’il revient de loin et qu’il en porte la charge, la honte aussi.

Sans titre, à dix-huit ans, Jean-Pierre se trouve dans une impasse. Devancer l’appel semble la meilleure solution. Mais un obstacle demeure peut-être : sous un cerisier, il ne distingue pas la couleur des feuilles de celle des cerises. L’armée qui, en 1959, a besoin d’hommes pour le maintien de la paix en Algérie française, lui ouvre les bras malgré le daltonisme, le sauve. Il passe une visite médicale à Toulon, des tests psychotechniques et d’éducation physique à Brest, quelques mois au Centre de Formation Maritime de Hourtin, près de Bordeaux ; prend sa place dans l’équipe de football du centre et devient fusilier marin, comme Philippe Kieffer qui débarqua le 6 juin 44 sur Sword Beach, comme Jean Gabin et Alain Delon avant lui.

[1] Au début des années cinquante, ils seront décimés par la myxomatose.

FT / Extrait du récit intitulé Entre Urgence et Nécessité, juillet 2020