Sépulture

Ce matin en nettoyant la vaisselle du petit-déjeuner, j’ai vu une chose bouleversante. Bien sûr je suis vite bouleversée, dirait mon grand qui vient de s’en aller prendre son train. N’empêche je n’ai pas pu éviter de les voir : la coccinelle et l’araignée.
Il y a une large fenêtre au-dessus de la plonge dans ma cuisine. Sur le rebord extérieur, j’ai placé trois petites jardinières dans lesquelles fleurissent des impatientes blanches. Leurs feuilles portent les cicatrices des orages de cet été, mais les fleurs ont oublié la violence des coups portés par les grêlons. C’est à l’arrière des pots, donc sous mes yeux quand je rince assiettes et couverts, qu’une araignée a tissé sa toile.
Elle n’est pas très grande; ses pattes sont fines, jaunes zébrées de brun, très mobiles. Tandis qu’elle danse entre des fils que je distingue à peine, une coccinelle pendouille dans un cocon blanc, agite ses antennes et ses pattes. Plus possible d’ouvrir les ailes.
A mesure que je détaille la scène, une douleur se réveille, comme à la fin d’une anesthésie.
– Tu ne vas pas projeter tes propres malheurs sur cette coccinelle ! dirait mon fils.
Il a raison, mais je n’y peux rien, ma gorge se noue et je respire mal. Puisque c’est un jour où je n’ai pas besoin de me rendre au bureau, je fais un truc vraiment inhabituel. Avec l’appareil photo de mon téléphone portable, je documente l’événement, sous plusieurs angles, en zoomant, en y revenant après une heure ou deux. Derrière l’écran, tel un soldat à couvert, j’ose observer ce qui se trame. J’absorbe la scène, je deviens à la fois la toile, l’araignée et la coccinelle. Je respire mieux. A midi j’ai l’impression que la bête à bon Dieu consent à son sort. A deux heures, je n’en suis plus certaine : elle s’est dégagée de la toile, agite les pattes en l’air sans parvenir à se retourner, ni à expulser le cocon qui l’emprisonne. L’araignée s’est retirée au-dessus de sa proie, le temps semble jouer pour elle. En fin d’après-midi, les mouvements de la coccinelle ressemblent à des spasmes d’épuisement.
C’est alors que mon fils rentre, s’empare d’un mouchoir, ressort, écarte la jardinière, enrobe l’insecte du linceul de papier, l’écrase entre ses doigts.
– Voilà, il fallait bien en finir, il dit.
Je ne sais qu’en penser. La nature n’a pas besoin de nous. Pourquoi intervenir dans le spectacle qu’elle nous offre ? Qu’est-ce qui souffre en moi quand je regarde mourir une coccinelle ?
Je prends une dernière photo de l’araignée repliée sous la feuille de l’impatiente. On y aperçoit la toile perlée par l’humidité du crépuscule. Demain elle sera morte, de faim peut-être. Qui est-elle la fileuse mal-aimée ?
Les photos défilent maintenant sur l’écran de l’ordinateur. Je ne sais toujours pas ce qu’elles racontent. Je les imprime, les étale sur la table, les mélange. Une envie enfantine de découper, de coller, de bricoler me surprend. Puis quelque chose de plus profond se fait jour, cherche un passage en moi, où tout à l’heure l’espace s’était resserré.
Et je me souviens des cartons posés à la cave après l’incendie qui a ravagé l’atelier l’an dernier. Nous y avions rangé à la hâte le matériel encore utilisable. Peindre. Il y a urgence, pour la première fois depuis le drame. Je vois la toile à composer, la toile qui se dégage des images superposées, celles que j’ai sous les yeux et celles que j’ai dans la tête. Une création est en train de naître.
Durant cette nuit-là, j’ai peint avec les cendres et les braises, avec tout mon corps, avec la rage de vivre, avec le désir d’aimer de nouveau, avec l’ombre du crépuscule et les promesses de l’aube, une toile intitulée sépulture pour deux insectes.
FT / 22.08.2018